ENTRETIEN - Il y a dix jours Blandine L’Hirondel remportait brillamment l’UTMB. Elle jongle depuis entre récupération et tournée médiatique, et se tourne déjà vers ses futurs projets.
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C’est à 17h43 que Blandine l’Hirondel est arrivée place du Triangle de l’Amitié à Chamonix le 29 août dernier, couronnée d’une première victoire sur l’épreuve reine de l’ultra-trail. Épuisée, l’athlète qui est allée puiser au bout d’elle-même passe la ligne titubant, les yeux remplis de larmes devant un public en extase qui n’a cessé de lui exprimer son amour pendant ses 21h54 d’effort. Un moment hors du temps dont elle ne se souvient que de façon floue, assommée par son propre exploit.
Presque deux semaines plus tard, lorsque nous la rencontrons dans un hôtel parisien, elle a repris ses esprits et ses plaies, causées par plusieurs chutes en fin de course, sont presque déjà de l’histoire ancienne. Elle se confie sur la quête de ce graal et l’après, marqué notamment par son opération d’une endofibrose iliaque dont elle souffre depuis plusieurs mois.
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LE FIGARO. - Dimanche dernier, vous disiez : «Je sais qu’une fille qui s’appelle Blandine et qui a gagné, mais je ne réalise pas que c’est moi.» Est-ce qu’une semaine après, vous réalisez ?
Blandine L’Hirondel. - J’avais l’impression d’être complètement dépossédée et de voir tout ce qui se passait sur mon petit nuage d’en haut. Par exemple, le matin, je me réveille en me disant que tout ce que j’ai vécu n’était qu’un rêve. Ça devient de plus en plus perceptible et concret, mais je pense que peut-être que je ne réaliserai jamais vraiment.
Vous avez quitté Chamonix avec un bandage à la cuisse. Comment allez-vous depuis ?
J’ai encore un petit hématome mais on va dire que c’est un petit bobo, c’est la carrosserie. Si je me fie juste à ça et aux douleurs musculaires, j’ai plutôt bien récupéré. Mais je reste méfiante, car il y a beaucoup de choses que l’on ne peut pas percevoir, comme les hormones, la biologie, le foie, les reins ou encore tous les organes qui, forcément, après des efforts aussi longs et intenses, ont été sollicités et souffrent un peu. On le sait et c’est normal, mais il faut ensuite vraiment respecter son corps et lui laisser le temps nécessaire pour se reconstruire. Donc, même si aujourd’hui je me sens bien musculairement, je vais vraiment essayer de prolonger ma récupération pour prendre en compte tout ce côté que l’on ne voit pas.
Vous aviez déjà fait un podium sur l’UTMB il y a trois ans. Qu’avez-vous changé pour réussir à aller chercher la victoire ?
Il y a plusieurs petites choses. Il m’a fallu deux ou trois ultra-trails pour identifier certaines problématiques et corriger des erreurs toutes simples. Par exemple, j’avais souvent des hématomes sous les ongles et des problèmes de pieds sur les anciennes éditions. C’était vraiment gênant sur un ultra, surtout quand la douleur s’installe. Cette année, j’ai réussi à y remédier et je n’ai pas eu de problème de pied. J’ai aussi identifié certaines zones d’irritation et trouvé des solutions. L’expérience de la Diagonale des Fous, que j’ai remportée il y a dix mois, m’a également mise en confiance sur ma capacité à gérer des efforts longs, notamment au niveau de la nutrition. C’est aussi une question de gestion de course et d’allure. Lors de mes premiers ultras, j’avais encore tendance à partir trop vite, comme sur des distances plus courtes. Or, sur un ultra, ça ne fonctionne pas : il faut être beaucoup plus sage au départ et rester sur des allures confortables. C’est un point majeur. Et puis, il y a toute la partie technique et les petites erreurs du passé que j’ai progressivement appris à corriger.
Le paradoxe, c’est que vous gagnez peut-être quand votre corps était le moins fiable. Jusqu’où avez-vous dû négocier avec la douleur ?
Je ne partais pas du tout sereine, mais je ne suis pas partie avec des douleurs. Je ne l’aurais jamais fait, parce que je pense que sur un ultra, si tu pars déjà avec une douleur, c’est compliqué d’aller au bout. En plus j’ai une pathologie qui fait qu’à partir d’un certain seuil d’intensité, une douleur se déclenche. L’objectif était donc de ne pas dépasser ce seuil, ce qui m’a peut-être aussi aidée à bien gérer mon allure et à ne pas partir trop vite. Quand je disais que je n’étais pas partie à 100 %, c’était par rapport à mon entraînement, qu’on avait dû beaucoup adapter avec mon coach. J’avais fait moins de kilomètres que certains et peu de séances d’intensité à cause de ma jambe. La douleur normale de l’ultra, elle, est apparue dans les trois ou quatre dernières heures de l’UTMB. Dans ces moments-là, je me raccroche à la préparation mentale que je fais en amont. J’ai plein de petits tiroirs dans lesquels je peux aller chercher en fonction de la difficulté que je rencontre. Je me rappelle pourquoi je suis là, quelles sont mes motivations. Dans les derniers moments, alors que je sentais que la première place était peut-être à portée de main, j’essayais aussi de dialoguer avec mon corps : “Je sais que tu as mal, je comprends. Mais quinze minutes dans une vie, ce n’est rien. On va jusqu’à l’arrivée et après, je prendrai soin de toi.”
J’ai envie de rester dans le temps présent et de profiter de ce qui m’anime.
Blandine L’Hirondel
Maintenant que vous avez remporté la Diagonale des Fous et l’UTMB, qu’est-ce qui peut encore vous faire vibrer dans le trail ?
Ne vous inquiétez pas pour moi, il y a plein de belles autres courses, il y a plein d’autres objectifs. Ça peut être des dossards, des FKT (temps le plus rapide sur un parcours), ça peut être du trail comme de la route. Je ne me suis encore rien programmée. J’ai envie de rester dans le temps présent et de profiter de ce qui m’anime. Mais c’est vrai que c’est une question qui revient souvent. On a l’impression qu’entre guillemets, j’ai tout gagné. Mais moi, je suis persuadée qu’il y a encore d’autres courses, d’autres expériences, d’autres continents à aller visiter.
Un mot sur votre entraîneur, Lilian Gugliero. Il est encore jeune et ça ne fait que quatre ans que vous travaillez ensemble. Quelle place a-t-il dans cette victoire ?
C’est un travail d’équipe. Avec le recul, je me rends compte à quel point il a été bon pendant toute cette préparation. C’était très compliqué pour lui, parce que tous les jours, il fallait s’adapter : parfois, je n’allais pas bien et il devait revoir toute la planification. De mon côté, j’étais souvent dans le doute. Je lui disais : “Tu es sûr ? Regarde ce que font les autres. Je ne m’entraîne pas comme tout le monde. Si je ne fais pas cette séance, je ne serai pas prête.” Malgré son jeune âge et son manque d’expérience et de notoriété par rapport à certains coachs de la discipline, il n’a jamais laissé transparaître le moindre doute dans ses décisions. Après chaque discussion, je finissais par lui faire confiance. Ça devait pourtant être difficile pour lui de rester convaincu de ses choix alors que l’athlète les remettait constamment en question. Je lui en suis vraiment reconnaissante. Ça fait quatre ans qu’on travaille ensemble. Il nous a fallu environ deux ans pour comprendre comment nous fonctionnions, mais depuis deux ans, ça à l’air de bien marcher.
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Vous allez vous faire opérer d’une endofibrose iliaque de la jambe gauche en novembre. Le fait d’avoir atteint le graal avant vous enlève-t-il une forme de pression ?
Je ne pense pas que le fait d’avoir atteint ce niveau-là me rassure particulièrement. C’est surtout que j’ai déjà été opérée de l’autre côté, il y a quatre ans, donc j’ai confiance en mes capacités de récupération, de cicatrisation et de réathlétisation. Je réalise aussi que depuis que j’ai commencé le trail, il y a presque dix ans, c’est probablement la seule fois, en dehors de ma précédente opération, où je vais passer un mois et demi sans faire de sport. Et la dernière fois que j’ai été opérée, les compétitions que j’avais disputées ensuite la même année avaient été parmi mes meilleures. Je pense donc que cette coupure va même me faire du bien. C’est dur, parce qu’on doute, on regarde les autres et on a peur de ne pas réussir à reprendre ensuite. C’est vrai que reprendre la course à pied après six semaines d’arrêt c’est ingrat. Mais c’est un mal pour un bien. Cette pause forcée va me faire du bien, j’en suis sûre.