Le mercato est désormais terminé et le constat est spectaculaire : la Ligue 1 a vendu beaucoup plus qu’elle n’a acheté. Selon les données de Transfermarkt, les clubs français ont réalisé 1,33 milliard d’euros de ventes pour seulement 605 millions d’euros d’achats, soit une balance commerciale positive de 726 millions d’euros. Un record, après un excédent déjà très élevé de 450 millions d’euros la saison précédente

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Derrière ces chiffres se dessine une transformation plus profonde du modèle économique du football français. Longtemps, les ventes de joueurs ont principalement servi à financer le renouvellement des effectifs. Elles sont désormais devenues une ressource indispensable et vitale pour compenser les pertes d’exploitation de nombreux clubs.

Les derniers chiffres publiés par la DNCG sont révélateurs. Lors de la saison 2024/25 le résultat des opérations hors mutation - c’est-à-dire le résultat généré par l’activité des clubs avant prise en compte des ventes de joueurs - s’élève à -1,2md€. En parallèle, le résultat des opérations de mutations - qui mesure le résultat comptable net généré par les transferts de joueurs - atteint 743m€. Un montant qui ne suffit donc qu’à atténuer le déficit structurel des clubs.

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La baisse des droits TV domestiques

La première explication tient à l’érosion des revenus audiovisuels domestiques. Les comptes publiés par la DNCG permettent d’en mesurer l’ampleur : les droits issus de la Ligue 1 représentaient encore 467 millions d’euros en 2021-2022. Trois ans plus tard, ils sont tombés à 226 millions, soit une baisse de plus de 50 %. Cette érosion s’est prolongée lors la saison 2025/26 avec la création de la chaîne Ligue1+ qui ne garantit plus aux clubs un montant fixe de droits domestiques. Pour la saison écoulée, les droits TV domestiques versés au club sont estimés par la LFP à environ 180m€. Ils devraient rester à un niveau très faible en 2026/27 avec la disparition des 78,5m€ versés par BeIn pour la diffusion d’un match par journée. Une perte qui ne devrait être que partiellement compensée par la progression attendue du nombre d’abonnés à Ligue1+ et la hausse du prix de l’abonnement.

CVC, une manne financière consommée plutôt qu’investie

À la baisse des droits TV s’ajoute la disparition d’un autre soutien exceptionnel. En 2022, CVC Capital Partners a apporté 1,5 milliard d’euros en contrepartie de 13 % du capital de la nouvelle société commerciale de la LFP. Près de 1,2 milliard a ensuite été redistribué aux clubs, dont environ 1,1 milliard à ceux de Ligue 1, avec l’ambition affichée de renforcer leur compétitivité et d’accompagner la transformation du football français.

Les clubs auraient ainsi pu profiter de cette manne exceptionnelle pour accélérer leur développement, moderniser leurs infrastructures ou investir dans des projets susceptibles de générer de nouveaux revenus. Une large partie a finalement été consacrée aux salaires, aux transferts ou au désendettement, contribuant ainsi davantage à soutenir leur situation financière à court terme qu’à transformer durablement leur modèle économique.

Cette manne étant par nature temporaire, son extinction engendre une réduction des revenus (comptabilisés dans les « autres produits »). Les « autres produits », qui avaient atteint 837 millions d’euros en 2023-2024, sont retombés à 414 millions la saison suivante.

Les clubs français doivent donc composer avec la disparition progressive de l’effet CVC et des droits domestiques très inférieurs à ceux qu’ils percevaient encore quelques années auparavant.

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Le mercato comme variable d’ajustement

Face à cette contraction des ressources, les marges de manœuvre sont limitées : diversifier les revenus prend du temps et réduire brutalement la masse salariale peut pénaliser les performances sportives. Vendre un joueur produit, à l’inverse, un effet presque immédiat.

Les comptes de la DNCG en donnent une illustration. Le résultat des mutations représentait 321 millions d’euros en 2020-2021. Il atteint 743 millions en 2024-2025. En quatre ans, il a donc plus que doublé. Sa place dans l’économie du championnat s’est considérablement renforcée : le résultat des mutations représentait environ 17 % des produits des clubs en 2020-2021. Il en pèse désormais plus du quart. Et cette tendance va mécaniquement s’accentuer, avec la poursuite de la baisse des droits TV domestiques et de ventes records constatées sur le dernier mercato.

La Ligue 1 possède, il est vrai, un savoir-faire reconnu en la matière. La qualité de la formation française, mais aussi la capacité de certains clubs à détecter de jeunes joueurs, à leur donner rapidement du temps de jeu puis à les valoriser, constituent un véritable avantage compétitif.

Quand le fair-play financier accélère les ventes

À la contrainte économique s’en ajoute désormais une autre pour certains clubs : celle des règles financières de l’UEFA. Le nouveau cadre européen impose notamment de limiter progressivement à 70 % des revenus le coût de l’effectif, qui intègre principalement les rémunérations des joueurs et entraîneurs, les amortissements liés aux transferts et les commissions d’agents.

Dans ce contexte, une vente ne répond pas nécessairement à un besoin de trésorerie. Elle peut aussi devenir un moyen de rentrer dans les clous de l’UEFA. Une cession peut en effet produire un double effet : dégager une plus-value comptable tout en supprimant pour les exercices suivants le salaire du joueur et l’amortissement restant de son indemnité de transfert. Pour les clubs proches des limites réglementaires, le mercato constitue ainsi l’un des moyens les plus rapides d’améliorer leurs ratios.

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L’Olympique de Marseille et Racing Club Strasbourg, tous deux concernés par des mesures de l’UEFA, sont directement confrontés à cette équation. Une contrainte supplémentaire qui a accéléré certaines cessions, sans pour autant expliquer à elle seule leur politique de transferts. Les deux clubs dans le viseur de l’UEFA affichent d’ailleurs un excédent particulièrement important sur le marché des transferts : 59,9 m€ pour l’OM et 101,45 m€ pour le RCS. À eux deux, ils représentent 22% de la balance commerciale positive de la Ligue1.

Une dépendance aux acheteurs étrangers

Ce modèle possède toutefois une faiblesse : pour vendre, encore faut-il trouver des acheteurs. Une partie de la capacité des clubs français à dégager plusieurs centaines de millions d’euros d’excédent sur le marché des transferts repose sur la puissance financière des championnats étrangers et principalement celle de la Premier League. Le mercato 2026/27 confirme l’hégémonie de la Premier League : avec des ventes s’élevant à 4,5md€, les Anglais ont dépensé plus que les 4 autres grands championnats étrangers (Serie A, Bundesliga, Liga, Ligue1), dont le montant total cumulé des ventes des clubs s’élève à près de 3,3md€.

Grâce à des droits audiovisuels et des revenus commerciaux très supérieurs à ceux de la Ligue 1, les clubs anglais disposent d’une force de frappe incomparable sur le marché européen. La France peut ainsi produire et valoriser des joueurs, mais elle ne maîtrise pas la demande qui permettra de les vendre. Cette dépendance constitue un risque. Un ralentissement des investissements anglais, un durcissement des règles financières ou simplement une réorientation du recrutement vers d’autres marchés pourrait réduire la capacité des clubs français à réaliser les mêmes volumes de ventes et les mêmes plus-values.

Les transferts sont donc une ressource précieuse, mais par nature volatile. Construire durablement une structure de coûts qui suppose de vendre chaque été plusieurs dizaines de millions d’euros de joueurs revient à faire dépendre son équilibre financier d’une recette que le club ne maîtrise pas totalement.

La qualification en Coupe d’Europe devient vitale pour certains clubs… mais risquée

La situation place enfin les clubs français face à un paradoxe sportif. Au moment où les droits domestiques se contractent, les recettes européennes deviennent plus précieuses que jamais depuis la réforme des compétitions européennes engagée lors de la saison 2024/25. Se qualifier en Ligue des champions, en Ligue Europa voir en Ligue Conférence peut modifier profondément l’économie d’une saison.

Lors de la saison 2024/2025, 66 % des droits audiovisuels perçus par les clubs qualifiés en Coupes d’Europe proviennent des compétitions européennes. Ce taux est encore plus élevé si on analyse les clubs qualifiés en Ligue des Champions (hors PSG) : 78% pour le Lille, 73% pour l’AS Monaco et 84% pour Brest. Mais encore faut-il disposer d’une équipe suffisamment compétitive pour y parvenir. À trop vendre pour équilibrer ses comptes, un club peut affaiblir son effectif, réduire ses chances de qualification européenne et se priver précisément des revenus dont il a besoin.

Le risque est celui d’un cercle vicieux en cas de performance sportive en deçà des attentes : investissement massif pour améliorer l’effectif, absence de qualification européenne, baisse des revenus et hausse des charges, obligation de vendre pour équilibrer les comptes, baisse de la compétitivité sportive.

La diversification des revenus et la maîtrise de ses charges : l’unique stratégie réellement pérenne

Afin de limiter sa dépendance au mercato, les clubs français doivent se réinventer. Cela passe tout d’abord par la diversification de leurs revenus : sponsoring, billetterie, hospitalités, exploitation des stades, merchandising, développement international ou numérique.

Mais cet accroissement des revenus n’est pas aisé. Le tissu économique français, moins industriel notamment que celui de l’Allemagne ou de l’Italie, limite la présence de grandes entreprises susceptibles d’investir massivement dans le sponsoring sportif. À cela s’ajoute un taux de remplissage des stades inférieur à celui observé dans les principaux championnats européens : une demande moins forte qui réduit la capacité des clubs à augmenter le prix des places et à optimiser leurs recettes de billetterie et d’hospitalités.

Le développement des droits TV domestiques doit également s’inscrire dans cette démarche. La LFP entend reconstruire la valeur de ses droits audiovisuels et envisage de lancer dès l’automne un nouvel appel d’offres pour la période 2029/34. L’objectif sera de recréer de la concurrence entre diffuseurs et plateformes et d’offrir davantage de visibilité aux clubs. Pour autant, un retour aux niveaux historiques des droits TV français paraît désormais hors de portée : l’enjeu est davantage de reconstruire progressivement une valeur durable. Il sera également essentiel que les clubs adaptent leurs coûts à leurs revenus récurrents. Une masse salariale ou une politique de recrutement ne peut durablement être dimensionnée sur l’hypothèse de plus-values importantes réalisées chaque été.

Le mercato reste une formidable source de financement pour un championnat qui dispose de l’un des meilleurs viviers de joueurs au monde. Mais les plus-values réalisées sur les transferts devraient avant tout permettre de réinvestir dans l’effectif et le développement des clubs, plutôt que de financer durablement leurs charges structurelles.

L’enjeu est désormais de retrouver un modèle économique soutenable, dans lequel les dépenses sont dimensionnées en fonction des revenus récurrents et non de l’hypothèse de ventes importantes chaque été. À défaut, les difficultés financières pourraient se multiplier et contraindre les actionnaires à combler régulièrement les pertes - dans la limite de leurs capacités d’accompagnement - avec le risque de voir leurs volontés ou leurs capacités à financer les clubs s’éroder.