Jusqu’à dimanche 4 octobre, tout le gratin sportif asiatique s’était donné rendez-vous à Aichi-Nagoya. Depuis Paris, on retiendra le record du monde de Shin Ohashi sur 200 m brasse, à seulement 17 ans aui a immédiatement placé le jeune Japonais sous les projecteurs. Mais derrière cette performance spectaculaire se dessine un phénomène plus large : celui d’une puissance sportive capable de faire émerger des champions dans une multitude de disciplines. Une puissance soutenue par des infrastructures, la formation, la recherche et des ressources économiques importantes, mais qui doit désormais composer avec un défi majeur : le rétrécissement de son vivier de jeunes talents.
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«J’ai peur, j’ai très peur de lui.» La phrase de Léon Marchand, prononcée quelques jours avant la finale, avait quelque chose de prémonitoire. Jeudi 24 septembre, à Tokyo, Shin Ohashi a donc pulvérisé le record du monde du 200 m brasse en 2’04’’83, lors des Jeux asiatiques d’Aichi-Nagoya. Le jeune Japonais a amélioré de 65 centièmes la précédente marque mondiale, établie par le Chinois Qin Haiyang en 2023. Il est surtout devenu le premier homme de l’histoire à passer sous la barre des 2’05 sur la distance.
Quelques jours auparavant, Ohashi avait déjà remporté le 100 m brasse. Et avant même son record, Léon Marchand avait identifié le jeune Japonais comme l’un des nageurs à surveiller en vue de Los Angeles 2028, louant notamment la qualité de son entraîneur et de son entourage.
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Mais réduire cette histoire à l’émergence d’un nouveau phénomène de la natation serait passer à côté de l’essentiel. Car Ohashi est peut-être moins une exception qu’un révélateur.
Le Japon, une puissance sportive qui ne se résume pas à quelques disciplines
Baseball, judo, sumo : trois disciplines immédiatement associées au Japon. Mais la réalité de sa puissance sportive est beaucoup plus large. Football, gymnastique, natation, tennis, basketball, rugby, sports mécaniques, sports de combat… le pays dispose d’une présence internationale dans une grande diversité de disciplines.
C’est précisément ce que cherche à mesurer le World Ranking of Countries in Elite Sport (WRCES). Contrairement au traditionnel tableau des médailles olympiques, ce classement cherche à mesurer la performance sportive globale des nations, en intégrant un grand nombre de disciplines et des coefficients tenant notamment compte de leur popularité et de leur universalité.
Dans son édition 2025, le Japon figure à la 5e place mondiale. Ce résultat est particulièrement intéressant parce qu’il raconte une histoire différente de celle du seul palmarès olympique. Le Japon ne repose pas sur quelques locomotives. Il dispose d’un écosystème sportif profond et diversifié.
Ces Jeux asiatiques d’Aichi-Nagoya, organisés du 19 septembre au 4 octobre 2026, en sont actuellement une formidable vitrine. Et le phénomène Ohashi n’est d’ailleurs pas isolé : la compétition a également révélé une génération de très jeunes talents dans la piscine. La nouvelle génération est déjà là.
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Quand la puissance économique rencontre la performance sportive
C’est ici que le cas japonais devient particulièrement intéressant pour le sport business. La puissance sportive du Japon ne se mesure pas uniquement à la taille de ses ligues professionnelles.
Les ordres de grandeur sont révélateurs. Si les revenus de la ligue américaine de baseball - MLB étaient évalués par Sportico à 11,6 Md$ (2024), KPMG estime que ceux de la nippon – NPB avoisinaient les 220 Mds de yens, soit 1,34 Md$ sur la même période. Certes, les périmètres et les définitions comptables ne sont évidemment pas parfaitement comparables. Mais l’ordre de grandeur est suffisamment net pour poser une question : Comment un pays dont les marchés professionnels sont beaucoup plus étroits que ceux des États-Unis ou de l’Angleterre peut-il figurer parmi les toutes premières puissances sportives mondiales ?
La réponse se trouve probablement au-delà du seul sport professionnel. Sport scolaire et universitaire, fédérations, entreprises, infrastructures, centres d’entraînement, recherche scientifique, clubs et ligues professionnelles participent ensemble à la construction du système. La puissance sportive japonaise est donc aussi celle d’un écosystème.
Si le PIB ne fait pas gagner des médailles, il y contribue grandement
Les travaux scientifiques associés au WRCES apportent ici un éclairage particulièrement intéressant. Une étude publiée en 2025 par Nadim Nassif et Grégoire Millet a confronté les résultats du WRCES à différents indicateurs nationaux. Sur la période 2014-2019, la corrélation entre le score WRCES et le PIB s’établit entre 0,74 et 0,78 selon les années, tandis que celle avec la production scientifique se situe entre 0,78 et 0,82.
Mais ces travaux montrent surtout une association forte entre richesse nationale, capacité scientifique et performance sportive internationale. Pour le Japon, on peut alors envisager un lien particulièrement intéressant allant des ressources économiques aux performances en passant par les infrastructures, la détection et la formation. Cest donc un fait, la richesse du pays contribuer à créer les conditions permettant de produire des médaillés.
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Le paradoxe : le Japon a de moins en moins de jeunes
Tel un symbole, le Japon a détroné la Chine en tennis de table lors de ses Jeux Asiatiques. Le système sportif démontre ainsi son efficacité mais qui pourrait bien être fragilisé par sa démographie. Le nombre de Japonais susceptibles d’alimenter son mouvement sportif diminue chaque année. Le recensement de 2025 établit la population japonaise à 123,05 millions d’habitants, soit 3,097 millions de moins qu’en 2020 (-2,5 %). Plus significatif encore pour le sport : au 1er avril 2026, le Japon ne comptait plus que 13,29 millions d’enfants de moins de 15 ans. C’est le niveau le plus bas jamais enregistré et la 45e année consécutive de baisse.
Face à ce qui est plus qu’une tendance, une question stratégique agite les dirigeants du sport nippon : Comment trouver suffisamment de futurs champions lorsque le nombre de jeunes susceptibles de devenir sportifs diminue ? Si on y ajoute la concurrence entre disciplines, un enfant qui aurait pu être détecté hier en natation par exemple peut aujourd’hui être orienté vers le baseball, le football, le basketball, le judo ou le e-sport.
Moins de jeunes signifie potentiellement davantage de concurrence pour les mêmes talents. Moins de jeunes oblige surtout les fédérations à mieux détecter. C’est probablement là que se jouera une partie de l’avenir du modèle japonais. Le défi ne consiste pas nécessairement à produire davantage de sportifs à partir d’une population qui diminue. Identifier plus tôt pour ne pas perdre le moins talent, voilà le défi des prochaines décennies accompagner mieux et perdre moins de talents en chemin.
Shin Ohashi, bien plus qu’un record
Le Japon dispose déjà d’un avantage considérable : une culture sportive profondément installée et un écosystème qui dépasse largement le seul sport professionnel. Hier, il fallait surtout savoir comment faire émerger les meilleurs. Demain, il faudra aussi savoir comment ne pas passer à côté des rares profils capables de le devenir.
C’est finalement ce qui rend le record du jeune Japonais particulièrement symbolique. À 17 ans, Shin Ohashi vient de battre l’un des records les plus prestigieux de la natation mondiale. Il l’a fait à domicile, dans des Jeux asiatiques qui ont également vu émerger plusieurs jeunes talents. Le véritable sujet n’est pas de savoir si Ohashi deviendra le prochain grand rival de Léon Marchand mais si le système pourra maintenir son niveau de performance avec un réservoir démographique de plus en plus étroit.
