La 70e édition restera historique pour bien des aspects. Entretien avec Pascal Ferré, ancien directeur de la rédaction de France Football.

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Lundi soir, le gratin du football mondial s’était donné rendez-vous à Londres, pour découvrir le lauréat du Ballon d’Or. Cette 70e édition restera historique pour bien des aspects. C’est aussi l’occasion de rencontrer Pascal Ferré, ancien directeur de la rédaction de France Football, qui est revenu sur les coulisses du prestigieux trophée, les limites de son association passée avec la FIFA, les campagnes médiatiques des candidats et l’évolution d’une récompense devenue une marque mondiale. Décrytage de l’intérieur sur un trophée qui raconte aussi les transformations du football.

Créé en 1956, le Ballon d’Or a considérablement changé d’échelle. D’une distinction décernée par des journalistes, il est devenu un événement mondial, une marque et un enjeu de pouvoir pour les joueurs, les clubs et les institutions. Mais derrière les paillettes et les cérémonies, ses fondamentaux restent au cœur des débats : l’indépendance du vote, la légitimité des jurés et la définition même du meilleur joueur du monde. Pascal Ferré, qui a travaillé à France Football de 1998 à 2023 et dirigé sa rédaction à partir de 2017, en dévoile les coulisses dans son livre La Face cachée du Ballon d’Or.

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Vous avez vécu le Ballon d’Or de l’intérieur pendant de nombreuses années. Que retenez-vous de la période de collaboration avec la FIFA, entre 2010 et 2015 ?

Pascal Ferré : Ce partenariat avait pour ambition d’accroître la puissance de diffusion du Ballon d’Or et de mieux structurer l’événement. Mais cette collaboration a aussi montré ses limites, avec une dilution de l’identité de France Football. Pour moi, le Ballon d’Or repose sur trois piliers : son nom, son trophée et son système de désignation. Le nom s’est imposé au fil de son histoire, le trophée a conservé son identité et le vote reposait sur des journalistes spécialisés, représentant leurs pays. Pendant la collaboration avec la FIFA, ce dernier pilier a été bouleversé : aux journalistes se sont ajoutés les sélectionneurs et les capitaines des équipes nationales. Cela a alimenté des polémiques, dont celle de 2013, lorsque Franck Ribéry n’a pas remporté le trophée malgré une saison exceptionnelle avec le Bayern Munich. Le retour à un jury exclusivement journalistique, en 2016, a constitué une reprise en main de l’ADN du Ballon d’Or. Il a gagné en puissance avec la FIFA, mais perdu en clarté. La séparation lui a rendu une partie de sa voix.

Le Ballon d’Or est-il devenu une marque mondiale au détriment de son identité originelle ?

Il est passé d’un palmarès publié dans un hebdomadaire à une marque globale, avec une cérémonie, des droits audiovisuels, des partenaires et différentes déclinaisons. Il a accompagné la mondialisation du football, y compris dans la composition de son jury. Mais cette évolution ne doit pas faire oublier l’essentiel : la crédibilité et la légitimité du vote. C’est l’un des trois piliers de la récompense. Le Ballon d’Or doit continuer à évoluer, mais toujours avec cette exigence en tête.

Depuis 2022, le jury est limité à un journaliste par pays parmi les cent premières nations du classement FIFA. Comment concilier mondialisation du vote et crédibilité ?

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La force du Ballon d’Or, mais aussi parfois sa faiblesse, tient à sa subjectivité. Chaque juré est sensible à des éléments différents. Au fond, il y a une centaine de subjectivités qui peuvent se lisser les unes les autres. Il peut y avoir des votes surprenants, mais pourquoi la vision d’un expert européen serait-elle nécessairement supérieure à celle d’un journaliste sud-africain ou taïwanais ? Le Ballon d’Or est une récompense mondiale : les experts du football se trouvent sur tous les continents. Cela ne nous met pas à l’abri de quelques couacs. Il faut donc surveiller de très près la qualité des jurés, leur crédibilité et leur légitimité. Le vote doit rester public : chaque journaliste doit pouvoir assumer son choix, l’argumenter et le défendre. L’enjeu est de préserver la confiance dans le trophée.

Les votes publics, les débats autour de certains choix et les soupçons liés aux paris peuvent-ils fragiliser cette confiance ?

Le pouvoir de résonance du Ballon d’Or est considérable. Cela peut susciter des pressions et des tentatives d’influence voire une dérive spéculative. Il faut prendre ces questions très au sérieux, car la légitimité des votants est fondamentale. Pour autant, la subjectivité ne doit pas être considérée comme un défaut en soi. Le Ballon d’Or n’est pas un tableau Excel dans lequel le joueur ayant accumulé le plus de buts ou de trophées obtient automatiquement la meilleure note. C’est une distinction qui repose sur l’appréciation de spécialistes. Il faut trouver le bon équilibre entre transparence, indépendance et crédibilité. C’est à cette condition que la récompense pourra continuer à faire autorité.

Le Ballon d’Or est-il aussi le reflet de l’évolution du football ? On semble accorder une place croissante aux joueurs qui font vivre le collectif, au-delà des seules statistiques.

L’individualisation du football ne date pas du Ballon d’Or. Elle se retrouve jusque dans les contrats des joueurs, qui comportent de nombreuses clauses individuelles : nombre de buts, de matches disputés ou de trophées remportés. Le Ballon d’Or accompagne cette évolution davantage qu’il ne la provoque. Mais un grand joueur ne se résume pas à une accumulation de statistiques, de buts ou de titres. Il faut aussi regarder ce qu’il apporte à un collectif et ce qu’il exprime dans le jeu. C’est intéressant de constater que plusieurs lauréats récents ou candidats marquants, de Karim Benzema à Rodri, en passant par Ousmane Dembélé, correspondent à cette dimension collective. Ils peuvent être décisifs individuellement tout en faisant vivre le jeu de leur équipe. Je ne pense pas qu’un joueur puisse prétendre au Ballon d’Or après une saison sans aucun résultat collectif significatif. C’est un équilibre délicat, mais essentiel.

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Cela revient-il à dire que le Ballon d’Or récompense davantage une manière de jouer et une forme de générosité que la seule efficacité ?

Les statistiques restent importantes, mais le football ne se résume pas à elles. Il faut faire rêver les enfants, les connaisseurs et les spectateurs. Il y a des joueurs dont on se souvient pour un geste, une fulgurance ou une passe décisive, même lorsqu’ils n’ont pas marqué. Je trouve plutôt rassurant que des joueurs capables de faire briller leurs coéquipiers puissent se distinguer dans une société de plus en plus individualiste. Le Ballon d’Or est aussi une image : celle que l’on affiche dans la chambre d’un enfant pendant un an. Je préfère qu’elle incarne une vision généreuse du métier plutôt qu’une approche uniquement autocentrée.

La campagne menée autour de Kylian Mbappé a beaucoup fait parler cette année. Peut-elle avoir été contre-productive ?

C’est une année particulière. Les campagnes existaient déjà, mais elles étaient auparavant davantage menées en coulisses par les clubs, les agents et les entourages. Cette fois, les joueurs eux-mêmes ont été beaucoup plus visibles. Je ne suis pas persuadé qu’une campagne très médiatisée soit la bonne solution. Les jurés sont des journalistes. Ils peuvent ne pas apprécier que l’on cherche à leur forcer la main. Ce qui fonctionne, c’est la cohérence d’un récit, pas l’agitation médiatique. On ne gagne pas le Ballon d’Or en le demandant. On le gagne en donnant envie. Il faut que les performances et le parcours du joueur conduisent naturellement les jurés à voter pour lui. Il est impossible d’affirmer que la campagne a fait perdre Mbappé sans connaître précisément les ressorts du vote. Mais elle pose une vraie question : est-il pertinent de multiplier les prises de parole pour convaincre un jury qui doit précisément exercer son jugement de manière indépendante ?

Faudrait-il interdire aux joueurs nommés de faire campagne ?

C’est une piste intéressante. On pourrait imaginer qu’à partir de la publication de la liste des nommés et jusqu’à la clôture des votes, les joueurs ne puissent plus s’exprimer directement sur leurs chances de remporter le trophée. Les autres pourraient continuer à en parler : les supporters, les entraîneurs, les coéquipiers ou les observateurs. Le débat existerait toujours, mais les candidats seraient moins directement impliqués dans ce concours médiatique. Cela permettrait peut-être d’apaiser les échanges et de protéger les joueurs contre certaines dérives. Le Ballon d’Or n’a pas besoin d’une campagne permanente pour exister. Il est déjà profondément ancré dans l’histoire du football.

Le Real Madrid exerce-t-il une influence particulière sur le Ballon d’Or ?

Le Real Madrid entretient un attachement très fort à cette récompense. Il faut se souvenir que les trois lauréats qui ont succédé à Stanley Matthews, premier Ballon d’Or en 1956, ont été des joueurs du Real : Alfredo Di Stéfano à deux reprises et Raymond Kopa. Le club a une histoire et une proximité évidentes avec le trophée. Il peut exercer des pressions, parfois insistantes, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elles sortent du cadre légal. En 2024, lorsque le Real Madrid a appris que Vinícius Júnior ne remporterait pas le Ballon d’Or, le club a décidé de ne pas envoyer de délégation à la cérémonie. Je ne suis pas certain que cela ait servi son image ou renforcé sa grandeur. Cela a surtout montré l’importance que le club accorde à cette distinction.

La cérémonie organisée à Londres illustre-t-elle une nouvelle étape dans l’internationalisation du Ballon d’Or ?

Il est intéressant de sortir de France pour organiser une telle cérémonie. Le choix de Londres s’inscrivait notamment dans la volonté de marquer symboliquement les 70 ans du trophée, en revenant dans le pays du premier lauréat, Stanley Matthews, qui évoluait à Blackpool. Il ne faut pas y voir un lien de cause à effet avec le résultat du vote : le lieu avait été choisi bien en amont. La question est de savoir si cette cérémonie à l’étranger marque le début d’une forme d’itinérance. Le Ballon d’Or est une invention française, mais c’est aussi une récompense internationale. Comme le Tour de France, qui organise régulièrement des départs à l’étranger, il doit trouver le bon équilibre entre son ancrage historique et son rayonnement mondial.

Que révèle votre livre sur les coulisses de cette récompense ?

J’ai eu la chance de me faufiler dans les coulisses pendant plusieurs années. C’est cet envers du décor que je raconte dans « La face cachée du Ballon d’Or », en donnant accès aux pressions qui s’exercent sur l’organisation et sur les jurés. Le Ballon d’Or représente un tel pouvoir de résonance qu’il peut rendre certains acteurs fous. Je raconte ces histoires de pressions, de chantages, d’intrigues et d’enveloppes reçues, mais jamais ouvertes. Ce sont ces épisodes, parfois pittoresques, qui font aussi la grande histoire du trophée. Après près de 70 ans d’existence, il y avait beaucoup à raconter. Mon objectif est de permettre aux amateurs de football, mais aussi à ceux qui s’intéressent aux mécanismes du pouvoir et de l’influence, de comprendre ce qui se joue derrière cette récompense.

Au fond, qu’est-ce qui fait encore la force du Ballon d’Or ?

Sa capacité à faire autorité. Pour la préserver, il faut protéger son indépendance, la légitimité de son jury et la crédibilité de son processus de désignation. Le Ballon d’Or peut évoluer, se mondialiser et devenir un événement toujours plus important, mais il ne doit jamais perdre de vue ce qui fonde sa valeur : le jugement de spécialistes capables d’assumer leurs choix.