ENTRETIEN - Malgré ses progrès sur la scène européenne, le football français reste confronté à une faiblesse économique structurelle. Pour l’économiste Vincent Chaudel, cette fragilité pousse les clubs à vendre leurs meilleurs talents, et cela, souvent trop tôt.
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Bradley Barcola, Ayyoub Bouaddi, ou encore Rayan Cherki la saison dernière : en Ligue 1, les jeunes talents brillent et puis s’en vont. Un paradoxe d’autant plus saisissant que, dans le même temps, le football français semble avoir franchi un cap sur la scène européenne. Le PSG a remporté deux Ligues des champions consécutives, tandis que plusieurs clubs français s’installent plus régulièrement dans les compétitions européennes. Pourtant, derrière ces progrès sportifs, le même modèle perdure. Les meilleurs éléments partent. Une nécessité moins liée au prestige du championnat qu’à sa fragilité économique. «Avant, on voulait vendre pour savoir combien on pouvait acheter. Et maintenant, on vend pour éponger le trou», constate l’économiste du sport Vincent Chaudel, qui décrypte pour Le Figaro les ressorts d’un modèle dont les clubs français peinent encore à s’affranchir.
LE FIGARO - Pourquoi la Ligue 1 reste-t-elle structurellement un championnat vendeur ?
VINCENT CHAUDEL - Parce que ses bases économiques restent plus fragiles que celles de ses voisins. La France compte pourtant près de 70 millions d’habitants, avec un pouvoir d’achat comparable à celui de l’Italie ou de l’Espagne. Mais elle n’a jamais réussi à valoriser ses droits télévisés au même niveau. Les recettes de billetterie et de sponsoring sont également plus faibles. Le Covid puis l’échec de Mediapro ont encore accentué cette fragilité. Avant, les clubs vendaient pour savoir combien ils pourraient acheter. Désormais, ils vendent aussi pour combler leurs pertes. Avant, on voulait vendre pour savoir combien on pouvait acheter. Et maintenant, on vend pour éponger le trou. C’est ça qui a changé.
Les droits TV sont-ils le principal problème ?
Ils sont le principal problème, même s’ils ne sont pas le seul. Dans la plupart des championnats, les droits audiovisuels représentent 40 à 60% du modèle économique d’un club. En France, ils peuvent atteindre 70 à 75%. Pour certains clubs, la chute est considérable. Le Havre, par exemple, est passé d’environ 20-25 millions d’euros de droits TV à près de 5 millions. Il faut aussi distinguer les clubs qui jouent l’Europe des autres : les compétitions européennes permettent de récupérer une partie de l’argent que les droits domestiques ne rapportent plus.
Cette situation pousse-t-elle les clubs à vendre leurs meilleurs joueurs toujours plus tôt ?
C’est précisément ce qui a changé. Historiquement, les clubs français vendaient déjà leurs meilleurs joueurs pour équilibrer leurs comptes et recruter. Mais aujourd’hui, ils vendent davantage leurs meilleurs espoirs, parfois avant qu’ils n’aient atteint leur pleine maturité. C’est un problème, car un joueur vendu trop tôt rapporte moins et n’a pas encore donné toute sa valeur sportive au club. La vente sert alors davantage à couvrir une perte qu’à financer un projet.
N’est-ce pas un cercle vicieux ?
Si, mais c’est aussi un paradoxe. En vendant leurs jeunes joueurs, les clubs s’affaiblissent sportivement. Mais ces départs libèrent aussi des places pour les joueurs issus des centres de formation.
Le départ de ces joueurs-là permet donc à la formation de se valoriser, mais ils partent quand même trop tôt.
Vincent Chaudel
C’est aussi ce qui explique en partie les bons résultats récents des clubs français en Europe. Ils perdent des joueurs, mais ils en font émerger de nouveaux. Et les recettes européennes deviennent de plus en plus importantes pour compenser la faiblesse des revenus domestiques.
L’irrégularité française
Le succès du PSG en Ligue des champions peut-il profiter à toute la Ligue 1 ?
Le problème n’est pas le PSG. C’est l’irrégularité de ses concurrents. En Allemagne, le Bayern Munich domine depuis des années sans empêcher le championnat d’être attractif, notamment parce que Dortmund dispute régulièrement la Ligue des champions. En France, Marseille et Lyon n’ont pas cette régularité. Or ce sont précisément ces clubs qui disposent du plus fort potentiel de public. À court terme, ils peuvent être des locomotives pour le championnat, avec Monaco également.
Pourquoi le public français reste-t-il moins présent dans les stades que chez certains voisins ?
Je pense que l’intensité du supportérisme est plus faible en France. Les chiffres de fréquentation le montrent : même certains championnats étrangers de deuxième division attirent davantage de spectateurs que la Ligue 1. Le problème est aussi celui de la télévision. En France, les abonnements au football sont relativement peu chers, mais le piratage reste important. Cela montre que la valeur accordée au football est différente. En France, nous avons davantage un public d’événement qu’un public récurrent : la Coupe du monde ou l’Euro suscitent une très forte mobilisation, mais le championnat est une autre histoire.
Un modèle omniprésent
La régularité en Ligue des champions pourrait-elle permettre aux clubs français de conserver davantage leurs joueurs ?
Oui. Un joueur qui hésite entre Rennes, Monaco ou Lyon et un club comme Benfica, Porto ou le PSV sait qu’au Portugal ou aux Pays-Bas, il a davantage de chances de jouer régulièrement la Ligue des champions. Cette régularité européenne donne un avantage considérable dans le recrutement. La crise des droits TV peut paradoxalement accélérer une transformation. Les clubs achètent moins et se tournent davantage vers leur formation. Ceux qui disposent d’un peu plus de moyens peuvent prendre de l’avance, se qualifier régulièrement pour l’Europe et créer enfin un groupe de clubs français capables de s’y installer durablement.
Que faudrait-il faire pour sortir de ce modèle ?
Il faut d’abord remplir davantage les stades. Plus de public signifie plus de valeur pour les partenaires et les annonceurs. Il faut également augmenter l’audience télévisée et réfléchir davantage à la distribution des matches. Je crois d’ailleurs davantage à la question des droits de distribution qu’à celle des seuls droits de diffusion. Il faut rendre le football français plus visible, multiplier les occasions de regarder les matches et lutter efficacement contre le streaming illégal. Si l’audience progresse, les diffuseurs auront davantage intérêt à investir dans la Ligue 1.
