Après près de vingt ans chez Nike, le Français s’est engagé pour dix ans avec un nouvel équipementier. Ce partenariat inédit dans le football fait de l’attaquant un véritable partenaire économique de la marque suisse.

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Après vingt années d’une relation commencée alors qu’il était encore enfant, Kylian Mbappé et Nike ont officiellement pris des chemins différents. Arrivé au terme de son contrat avec l’équipementier américain le 31 juillet dernier, l’attaquant du Real Madrid s’est engagé pour les dix prochaines années avec ON, la marque suisse créée en 2010 et jusqu’ici principalement identifiée au running et au tennis. Pour ON, l’opération dépasse largement la signature d’un ambassadeur prestigieux : elle accompagne l’entrée de l’entreprise sur le marché mondial du football. La marque prévoit de commercialiser ses premières chaussures spécifiques en 2027, avant de développer progressivement une offre textile et lifestyle. Pour mener cette offensive, elle s’est également attaché les services de Thierry Henry, nommé directeur du football après avoir travaillé depuis la fin de l’année 2025 sur la stratégie et les futurs produits de la marque. La jeune internationale suisse du FC Barcelone Sydney Schertenleib complète ce premier dispositif.

Mbappé en constitue évidemment la pièce maîtresse, mais son rôle sera sensiblement différent de celui d’un ambassadeur classique. Le Français doit travailler directement avec les équipes de développement de ON pour tester et participer à la conception des futures chaussures et collections destinées au football, tout en devenant l’un des principaux visages mondiaux de l’entreprise. Les termes financiers du contrat n’ont pas été communiqués. Selon L’Équipe, l’accord porte toutefois sur dix ans et combine une rémunération financière classique et une rémunération en actions : Kylian Mbappé devient donc également actionnaire de ON. Une nuance fondamentale puisque son intérêt économique ne dépendra plus seulement du montant versé par son équipementier, mais également de la création de valeur future de l’entreprise. Plus ON grandira, plus la valeur potentielle de sa participation pourra progresser.

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L’enjeu est considérable pour l’entreprise suisse. Après s’être imposée dans le running puis développée dans le tennis, ON s’attaque à un marché du football largement dominé par Adidas, Nike et Puma. Lors de la Coupe du monde 2026, les trois groupes équipaient à eux seuls 37 sélections : 14 pour Adidas, 12 pour Nike et 11 pour Puma. La signature d’une superstar ne suffira évidemment pas à elle seule à bouleverser cet équilibre, mais elle permet à ON d’acquérir immédiatement une visibilité et une crédibilité considérables. En recrutant Mbappé, la marque suisse ne cherche donc pas simplement un ambassadeur supplémentaire : elle associe l’une des principales figures du football mondial au lancement même de son activité dans ce sport.

Un contrat presque unique dans le football

Les contrats spectaculaires entre équipementiers et footballeurs ne sont évidemment pas nouveaux. Cristiano Ronaldo dispose depuis 2016 d’un contrat à vie avec Nike, tandis que Lionel Messi entretient une relation de très long terme avec Adidas. Les plus grandes stars disposent depuis longtemps de collections personnalisées et peuvent percevoir plusieurs dizaines de millions d’euros par an grâce à leurs partenariats commerciaux. Le contrat signé par Mbappé introduit pourtant une différence fondamentale : le joueur ne se contente plus de monétiser son image, il acquiert une participation dans l’entreprise dont il devient l’ambassadeur. Cette logique reste extrêmement rare dans le football et rapproche beaucoup davantage son accord du modèle développé par Roger Federer que des contrats traditionnels de sponsoring des grandes stars du ballon rond.

En 2018, Federer avait déjà profondément modifié son modèle commercial en quittant Nike après plus de vingt ans de collaboration. À 37 ans, le Suisse avait signé avec Uniqlo un contrat estimé à 300 millions de dollars sur dix ans, avec une particularité remarquable : l’accord continuait à produire ses effets après sa retraite sportive. Mais c’est surtout son rapprochement avec ON qui allait transformer son modèle économique. En 2019, Federer rejoint la jeune entreprise suisse non pas simplement comme ambassadeur, mais comme « co-entrepreneur » : il investit personnellement dans l’entreprise, participe au développement des produits et devient actionnaire. Les conditions exactes n’ont jamais été officiellement dévoilées, mais plusieurs estimations évoquent un investissement initial d’environ 50 millions de dollars pour une participation comprise autour de 2,5 % à 3 %. Lorsque ON entre en Bourse à New York en septembre 2021, la valeur de cet investissement change de dimension et la participation du Suisse est progressivement valorisée à plusieurs centaines de millions de dollars.

Federer a ainsi transformé une relation classique athlète-équipementier en relation athlète-actionnaire-entrepreneur. C’est précisément le chemin que semble désormais emprunter Mbappé, même si une différence importante demeure : la taille de la participation accordée au Français n’est pas connue et il est donc impossible, à ce stade, d’en évaluer la valeur financière. La philosophie du contrat apparaît néanmoins clairement. Nike rémunérait Mbappé pour sa performance sportive, son image et sa capacité à vendre des produits ; avec ON, le Français ajoute une quatrième dimension : la création de valeur de l’entreprise elle-même. Il accepte ainsi une part de risque supplémentaire en échange d’un potentiel de valorisation qui pourrait largement dépasser celui d’un contrat publicitaire traditionnel.

De sportif à investisseur : Mbappé prépare déjà l’après-carrière

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Ce changement de modèle ne constitue pas une opération isolée dans la trajectoire économique de Kylian Mbappé. À seulement 27 ans, le Français a déjà commencé à structurer ses investissements autour de Coalition Capital, le véhicule d’investissement lié à son family office. C’est par cette structure qu’il est notamment devenu en 2024 l’actionnaire de contrôle du Stade Malherbe de Caen. Coalition Capital a racheté la participation détenue par le fonds américain Oaktree, soit environ 80 % du club normand, tandis que Pierre-Antoine Capton conservait une participation minoritaire. Le montant de l’opération avait alors été estimé autour de 15 millions d’euros. Un choix particulièrement inhabituel : si de nombreux footballeurs investissent dans l’immobilier, les start-up ou développent leurs propres marques, beaucoup plus rares sont ceux qui deviennent propriétaires d’un club professionnel alors qu’ils évoluent encore au sommet de leur carrière.

L’expérience caennaise rappelle néanmoins que le passage du statut d’ambassadeur à celui d’investisseur implique également une prise de risque. Le projet s’est jusqu’ici révélé beaucoup plus difficile que prévu : le Stade Malherbe a été relégué de Ligue 2 en National dès la première saison sous son nouvel actionnaire et Mbappé a depuis dû remettre de l’argent dans le club, notamment à travers plusieurs opérations de recapitalisation. Cette difficulté ne remet pas en cause la cohérence de la stratégie patrimoniale engagée, mais elle en souligne la différence avec un simple contrat publicitaire. Avec Caen comme avec ON, Mbappé accepte désormais une partie du risque entrepreneurial : dans le premier cas, il investit directement dans un actif sportif dont il espère développer la valeur ; dans le second, une partie de sa rémunération dépend de la capacité d’une entreprise encore jeune à réussir son implantation sur le plus grand marché sportif mondial.

Cette stratégie illustre plus largement l’évolution du rapport des sportifs à leur propre valeur économique. Pendant longtemps, leurs revenus reposaient essentiellement sur trois piliers : salaire, primes sportives et sponsoring. L’enjeu consistait ensuite à convertir ces revenus en patrimoine avant la fin d’une carrière nécessairement courte. Une nouvelle génération cherche désormais à aller plus loin en utilisant sa notoriété non seulement pour générer des revenus, mais pour acquérir des participations dans les entreprises auxquelles elle apporte cette notoriété. LeBron James, Serena Williams ou Kevin Durant ont largement contribué à populariser cette logique aux États-Unis ; Federer l’a appliquée avec une efficacité spectaculaire dans l’univers des équipementiers. Avec Coalition Capital, Caen et désormais On, Mbappé semble à son tour chercher à transformer progressivement sa puissance commerciale en capital susceptible de lui survivre.

Du capital sportif au capital économique

La durée du partenariat avec ON prend dès lors tout son sens. À 27 ans, Kylian Mbappé dispose encore potentiellement d’une décennie au plus haut niveau et son engagement de dix ans avec la marque suisse couvre pratiquement tout le reste de sa carrière sportive. Comme Federer avant lui, le Français semble avoir compris que sa valeur économique ne disparaîtra pas avec son dernier match. Mais là où le Suisse avait amorcé cette transformation à l’approche de la retraite, Mbappé commence à la structurer alors qu’il se trouve encore au sommet de sa carrière.

Le pari n’est pas sans risque. L’expérience de Caen démontre déjà que posséder un actif sportif est autrement plus complexe que lui prêter son image, tandis que rien ne garantit que ON parvienne à reproduire dans le football la croissance spectaculaire réalisée dans le running puis le tennis. Mais c’est précisément cette prise de risque qui distingue la stratégie actuelle de Mbappé d’une simple accumulation de contrats publicitaires : après avoir construit sa valeur de marque grâce à ses performances sportives, il cherche désormais à convertir cette valeur en participations, en entreprises et en actifs.

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Cette stratégie s’inscrit dans une évolution plus large du modèle économique des champions. Interrogé par Le Dauphiné Libéré, Vincent Chaudel évoque le développement du « media for equity », qui permet aux sportifs de convertir leur puissance médiatique en participations dans les entreprises qu’ils représentent. Un modèle dont Federer constitue une référence, mais qui exige aussi de maîtriser les codes de l’entrepreneuriat. Pour Mbappé, ON permet de transformer son image en capital ; Caen lui fait déjà expérimenter les risques qui l’accompagnent.

C’est peut-être là que réside la véritable singularité de l’accord avec On. Pendant près de vingt ans, les équipementiers ont payé pour exploiter la valeur commerciale de Kylian Mbappé. Désormais, le Français semble vouloir capter lui-même une partie de la valeur qu’il contribue à créer. Reste à savoir si ce modèle, largement développé par les stars du sport américain et expérimenté avec succès par Roger Federer, annonce également une évolution plus profonde du football européen : celle d’une génération de joueurs qui ne se contentera plus d’être l’égérie des grandes entreprises du sport, mais cherchera progressivement à en devenir actionnaire, investisseur et, demain, dirigeant.