ENTRETIEN - Rare «ancien» présent avec l’équipe de France pour disputer le Championnat d’Europe, le passeur évoque son rôle, ses responsabilités, son ambition et aussi son expérience, «si reposante», au Japon.

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Comment vous sentez-vous au moment d’aborder cet Euro ? Quel bilan faites-vous de l’été jusqu’à présent ?

Antoine Brizard : Jusque-là, on est dans notre chemin. C’est dommage qu’on ait raté le «Final 8» de la VNL (Ligue des Nations), même si c’était un résultat assez logique, cela aurait été intéressant d’y disputer des matches à élimination directe. Sinon, je trouve qu’on a bien travaillé. Chacun prend sa place, ce qui demande du temps car c’est nouveau pour tout le monde. Au début de l’été, on ne connaissait pas encore les personnalités de chacun et là, je trouve qu’on commence à ressembler vraiment à une équipe.

En termes de nouveauté, vous aussi vous prenez une place différente désormais avec ce rôle de capitaine ?

Je ne sais pas si je prends une place différente. On est trois ou quatre anciens et c’est ça qui change beaucoup. J’ai plus de responsabilités par rapport aux jeunes, mais j’ai toujours été relativement leader dans ma manière d’être. Maintenant, si Trévor (Clévenot) avait été capitaine, il aurait eu le même discours. Je sais qu’il y a des pays où c’est beaucoup plus sacralisé qu’en France, de même que dans d’autres sports. Mais chez nous, cela l’est beaucoup moins.

C’est une génération qui a tout gagné en jeune, qui a joué très vite en club, qui est partie très vite à l’étranger.

Antoine Brizard

Quel regard portez-vous sur cette jeune génération qui a intégré l’équipe de France ?

Les points positifs, c’est qu’ils ont pris conscience du niveau, de l’exigence, de la rigueur qu’il faut avoir pour y arriver. C’est une génération qui a tout gagné en jeune, qui a joué très vite en club, qui est partie très vite à l’étranger. Je ne veux pas faire l’ancien, mais ils ont eu tout beaucoup plus vite que nous, aussi parce qu’ils sont meilleurs que nous au même âge. Ce qui ne veut pas dire qu’ils seront meilleurs que nous à la fin. Il y a une forme d’impatience, de facilité, qui est tout à fait naturelle. Mais je pense qu’ils ont pris une petite claque au début de voir qu’en tant qu’équipe, on n’était pas encore au niveau, qu’individuellement, ils n’étaient pas encore au niveau, que les habitudes qu’ils avaient n’étaient pas forcément toujours bonnes pour espérer y arriver. Ça, je pense que c’est très positif en termes de développement.

En tant que capitaine, comment cadrez-vous cette jeunesse qui a beaucoup d’énergie ?

Par l’exemple, déjà. Nous, on a la chance d’avoir déjà gagné et ils nous ont vus gagner, ce qui nous permet d’être validés d’une certaine façon. Eux, c’est ce qu’ils ont envie de faire. Du coup, ils s’inspirent forcément de ce que nous avons fait et ils ont envie de savoir, ils sont curieux de connaître le chemin à suivre, même si je pense qu’il n’y en a pas qu’un. C’est Stephen Boyer qui m’a mis un petit coup de vieux quand il m’a dit ça : « J’ai essayé de parler avec un gars à un moment, de lui donner un conseil, et je me suis dit qu’il y a 10 ans, il y avait forcément un vieux con comme moi qui m’avait dit la même chose». La difficulté, c’est de trouver ce qui va les impacter et va résonner en eux à leur âge. Les discours qu’on a maintenant, dans la forme surtout, peut-être qu’ils ne l’entendent pas comme nous voudrions qu’ils l’entendent. On essaie de semer des graines un peu tous les jours de manière différente et voir laquelle prend et de quelle manière.

C’était presque plus facile pour moi de venir en équipe de France cet été que les étés d’avant. J’étais moins usé psychologiquement. J’ai vécu une saison de rêve en termes de tranquillité.

Antoine Brizard

Depuis un an, vous évoluez au sein du championnat japonais. Que cela vous a-t-il apporté ?

C’est un modèle culturel qui est très différent, pour ne pas dire opposé au nôtre. Sur le plan humain, c’est quelque chose qui m’a changé. J’ai joué en Russie, en Pologne, en Italie et en France bien sûr, mais ce que j’ai découvert au Japon n’a rien à voir. La gestion des ego par exemple. Même si on fait un sport collectif, il y en a toujours qui ont besoin de se mettre en avant. Là, au Japon, pas du tout. C’est reposant, déjà, et inspirant, surtout.

Après une telle découverte, pourquoi ne pas avoir pris le temps de souffler cet été, comme Earvin Ngapeth ou Jenia Grebennikov le font ?

Déjà, ils sont plus vieux que moi, ils ont des enfants. Il y a quand même un aspect familial fort dans leur décision, même si ce n’est pas facile pour ma femme d’être seule l’été. Mais eux, ça faisait encore plus longtemps que moi qu’ils vivaient ces étés à rallonge, sans repos, donc ils en avaient bien plus besoin que moi. Et comme je le disais, le Japon a été une découverte incroyable, mais c’était reposant. C’était presque plus facile pour moi de venir en équipe de France cet été que les étés d’avant. J’étais moins usé psychologiquement. J’ai vécu une saison de rêve en termes de tranquillité. Le fait d’être étranger aussi, il y avait plein de problématiques dans l’équipe que je ne pouvais pas comprendre. Comme je ne ressentais pas ce besoin de souffler, j’avais besoin de passer du temps avec la nouvelle génération parce qu’on n’a pas de temps à perdre. Los Angeles, ça arrive très vite et il faut qu’on passe du temps ensemble pour apprendre à se connaître.

Dans votre vie en dehors du sport, vous êtes-vous adapté aussi idéalement que vous le souhaitiez ?

J’avais beaucoup d’attentes en y allant et c’était encore bien mieux que ce que j’imaginais. Avec ma femme, on a mis un peu de temps à s’adapter au mode de vie japonais. C’est complètement différent. J’y étais déjà allé, mais d’y passer quelques jours en vacances en tant que touriste ou bien d’y vivre, d’être confronté à leur réalité, de voir à quel point leur société fonctionne en harmonie et avec énormément de respect les uns envers les autres, c’est totalement autre chose. Et en même temps, ça les brime vachement dans leur créativité, dans ce qu’ils expriment quand ils sont en groupe, etc. De voir leur mal-être et la souffrance que ça peut être de toujours se mettre en retrait, de ne pas faire de bruit, d’être toujours respectueux, cela nous a un peu heurtés les premiers mois, mais ça reste très reposant pour un étranger qui subit le métro parisien tous les jours. Et au niveau de la langue, on a appris deux alphabets sur trois, les deux plus faciles, mais on est très loin du compte.

Ça reste une étape vers les Jeux. Donc non, je n’ai pas d’objectif clair, mais on est ambitieux.

Antoine Brizard

Pour revenir à l’Euro, quel objectif ambitionnez-vous ?

C’est très compliqué de parler en termes de résultats. Il y a tellement d’équipes, de facteurs qui peuvent rentrer en compte. À chaque fois qu’on essaie de faire des plans, ça ne marche jamais. On a une phase de groupe à gérer d’abord, dont il faudra sortir le mieux possible. Ensuite, nous aurons notre premier match à élimination directe et on ne sait pas comment on va réagir. Et à la fin, il y a une qualification pour les Jeux pour le vainqueur. Ce n’est pas anodin. Évidemment que si on peut la prendre, on va tout faire pour, mais on est sur un chemin qui est long et difficile. Ça reste une étape vers les Jeux. Donc non, je n’ai pas d’objectif clair, mais on est ambitieux.

L’abordez-vous avec une certaine pression ?

J’ai la même pression qu’avant toute grande compétition J’espère que le public français s’est rendu compte que de remplacer Earvin Ngapeth, Jena Grebennikov et Jean Patry, même avec des jeunes champions du monde en moins de 19 ans, cela ne se fait pas du jour au lendemain. J’espère que ça va aller le plus vite possible, mais ça prend du temps. La France avait parmi les meilleurs joueurs du monde dans son équipe. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Il ne faut pas mettre trop de pression sur cette équipe pour l’instant, même si évidemment, on va vouloir faire le mieux possible. On joue mieux qu’au début de l’été. J’espère que dans deux semaines, on jouera encore mieux. C’est le but de l’été, qu’individuellement et collectivement, l’équipe joue de mieux en mieux.

Dans quels domaines estimez-vous devoir progresser collectivement ?

Nous devons valider une identité de jeu, déjà, qu’on commence à avoir de plus en plus. Des équipes comme la Pologne, l’Italie et d’autres ont des identités fortes depuis plusieurs années. Nous, ce n’est pas le cas. On a encore plein de points d’interrogation. Il faut qu’on évite d’avoir des creux importants.

Quelle doit être cette identité de jeu française ?

Ce sont des jeunes qui ont eu des pères internationaux français, qui ont vu notre génération gagner avec un jeu français. Et notre identité de jeu est assez claire, à savoir d’être une des meilleures équipes, voire la meilleure équipe du monde en réception, ainsi qu’en défense, de jouer des actions longues, d’être intelligent en attaque. C’est ça le jeu français et c’est ce qui a inspiré aussi à l’international. Les équipes jouent différemment parce que la France a gagné comme ça, parce que le Japon est en train de performer comme ça. Ça reste la même identité que depuis 10 ans et c’est ça qui est cool.