Entre Jorge Jesus droit dans ses bottes et une sélection portugaise qui enchaîne les cartons sans son capitaine historique, le psychodrame Ronaldo prend, en quelques jours, les allures d’un vrai tournant générationnel.
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Il y a des ruptures qui se devinent longtemps à l’avance, et d’autres qui tombent comme un couperet, en plein milieu d’un rassemblement… Mercredi, le capitaine aux 234 sélections a plié bagage à Copenhague, direction Madrid à bord de son jet privé, quelques minutes à peine après une conférence de presse sans détour de son sélectionneur. Depuis, une question plane sur tout le pays. A-t-on assisté à la dernière scène d’une histoire vieille de plus de 23 ans ? Et surtout, détail qui pique encore plus fort : il y a très longtemps que la Seleçao n’avait semblé aussi bien portante sans son numéro 7.
Jesus pose le cadre, toujours sans trembler
Tout part d’un détail, comme souvent dans ce genre d’affaires. Battue ou pas battue, la star n’était pas entrée en jeu face à la Norvège, malgré une promesse initiale de 30 minutes. Vexé, Ronaldo a boudé - une scène presque habituelle chez lui, sauf que cette fois, l’orage a viré à la tempête d’État. Mercredi, Jorge Jesus a donc décidé de vider son sac, sans prendre le moindre gant pour ménager son icône. «Pendant le match, je me suis dit que j’aurais peut-être besoin de lui et qu’il allait s’échauffer. Et puis je ne l’ai pas fait entrer. C’est là que j’ai commis une erreur, j’aurais dû le faire s’échauffer environ 15 minutes plus tard. Je peux promettre ce que je veux. Je suis l’entraîneur […] Aucun joueur ne va changer mes idées. Ni lui, ni personne dans le football. Aucun président. Jamais, zéro !»
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Un discours à l’os, sans fioriture, qui tranche nettement avec l’aura intouchable que traîne Ronaldo depuis deux décennies au pays. Le technicien portugais va même plus loin, révélant un plan de gestion construit en coulisses. Faire jouer sa star au premier et au dernier match du rassemblement, et la mettre au repos entre les deux. «J’ai travaillé un an avec Cris (Ronaldo). Je connais parfaitement sa condition physique. Je le faisais déjà en Arabie saoudite : quand on jouait tous les trois jours, il jouait rarement.» Un management millimétré, assumé jusqu’au bout - et visiblement mal digéré par le principal concerné.
Un capitaine qui claque la porte, un pays qui retient son souffle
La suite s’est jouée en accéléré. À peine la conférence de presse de Jesus terminée, Ronaldo a tourné les talons, quitté le stade où ses coéquipiers s’apprêtaient à s’entraîner, direction l’hôtel pour récupérer ses affaires. Son avion a été rapatrié en urgence depuis Madrid. Jesus et le président de la Fédération Pedro Proença, ont alors tenté une ultime manœuvre de la dernière chance… foncer à l’aéroport pour le convaincre de rester. En vain. L’appareil a décollé à 23h35, direction l’Espagne, scellant une scène aux allures de rupture définitive.
L’onde de choc a même grimpé jusqu’au sommet de l’État. Selon Record, le Premier ministre portugais, Luís Montenegro, se serait entretenu aussi bien avec Jorge Jesus qu’avec Ronaldo lui-même, histoire de calmer le jeu. Une affaire de vestiaire transformée en dossier politique - la meilleure preuve, s’il en fallait une, du poids que pèse encore CR7 dans son pays.
Pendant ce temps, sur le terrain, le Portugal roule sans complexe
Il est peut-être là, le vrai coup de tonnerre de cette histoire. Privé de son totem, le Portugal n’a jamais semblé aussi libéré. Disons-le, cette sélection joue crânement, et nettement mieux sans sa légende. Jeudi soir, deux jours après l’incident à Copenhague, la Seleçao a corrigé le Danemark avec la manière (4-2), portée par les buts de João Cancelo, Gonçalo Ramos, Vitinha et João Felix. Une masterclasse offensive, obtenue quatre jours après une victoire déjà solide contre la Norvège et sept jours après un succès au pays de Galles. Le symbole est criant. Même le but danois de Rasmus Hojlund, célébré en copiant le fameux «Siuuu» de Ronaldo, n’a pas suffi à perturber la razzia portugaise.
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Au sortir du match, Jorge Jesus n’a pas cherché à adoucir son discours. Bien au contraire. «Non, je n’ai aucun regret. Il y a des joueurs avec un certain statut, c’est évident. Mais les règles sont les mêmes pour tout le monde.» Même les sifflets reçus par une partie du public venu à Copenhague l’ont laissé de marbre. «Je n’ai rien entendu. Pas de la part des Portugais.» Une sérénité affichée qui sonne presque comme un message adressé directement à son ancien capitaine.
Dans le vestiaire, l’union est sacrée
Du côté des joueurs, le même refrain revient, presque en chœur : la tempête médiatique n’a pas franchi la porte du groupe. Trincão assure : «cette histoire ne nous a pas influencés. Nous voulons gagner tous les matchs. C’est ce que nous avons fait.» Vitinha, lui, préfère cantonner le psychodrame à sa juste place : «Nous essayons de rester en dehors de cette histoire. Nous nous sommes concentrés sur le match et c’était une performance incroyable.»
Le témoignage le plus marquant reste toutefois celui de Rafael Leão, propulsé héritier de l’illustre numéro 7 à peine 24 heures après le départ de Ronaldo. Loin de fuir la symbolique, l’attaquant milanais l’a embrassée avec sobriété : «Cristiano est pour moi une idole d’enfance. Le numéro 7 a une signification particulière pour moi, car c’est la date de naissance de mes enfants. J’ai simplement essayé d’honorer ce maillot et d’en profiter.» Avant de refermer la porte sur la polémique d’un revers de manche : «C’est une affaire qui ne nous concerne pas, nous avons démontré une fois de plus que nous formons un groupe.»
Une nouvelle ère qui ne demande qu’à s’écrire
Reste la question qui obsède tout un pays, et que même Jorge Jesus se refuse pour l’instant à traiter publiquement. «On parlera de ce thème sans l’esquiver. Mais à l’heure actuelle, le sujet est clos», a-t-il promis, avant d’ajouter, en guise de garde-fou :«Cristiano Ronaldo est un symbole et une figure et cela n’est pas remis en cause.» Une façon de ménager la chèvre et le chou, entre respect de la légende et fermeté managériale.
Il faudra attendre la fin de la trêve pour en savoir plus sur l’avenir international du quintuple Ballon d’Or. Mais une chose semble déjà acquise. Pour la première fois depuis des années, le Portugal donne l’impression de pouvoir tourner la page sans trembler - et ça, personne, pas même les plus fervents «Ronaldiens», ne l’avait vraiment vu venir.