ENTRETIEN – Premier badiste français à avoir intégré le Top 20 mondial à la fin des années 2010, le Francilien est un observateur admiratif, et avisé, de la réussite des Lanier, Popov et autres Gicquel-Delrue en double.
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Que vous inspirent les deux titres mondiaux – en simple hommes par Alex Lanier et en double mixte par la paire Thom Gicquel-Delphine Delrue - remportés par la France à New Delhi ?
Brice Leverdez : Ils m’inspirent un mot très simple : historique. Il s’agit d’une suite logique dans la progression des uns et des autres.
L’impressionnant parcours d’Alex Lanier ne vous a pas surpris…
Le voir aller loin dans la compétition, pas du tout. Après, évidemment, de décrocher ce titre de champion du monde pour la première fois de l’histoire, c’est fou. Dire que c’était prévisible, je n’irais pas jusque-là. Mais de là à être vraiment surpris, honnêtement, non. Alex, en voyant son tableau, en ayant vu certains des meilleurs mondiaux qui ont disparu assez rapidement dans le tournoi, quand il bat Kunlavut (Vitidsarn, le numéro 2 mondial) en quarts, tu te dis que ça devient très intéressant car tu sens qu’il est bien dans sa tête, bien dans son jeu. Après, encore fallait-il résister à la pression et terminer ça en beauté, ce qu’il a fait remarquablement bien, notamment lors de la finale.
Et tout ça à seulement 21 ans…
Oui, c’est vrai qu’on en vient parfois à oublier qu’il est si jeune. Mentalement, il est extrêmement solide. Il a confiance en son jeu, en ce qu’il fait. Il est lucide sur le terrain, il est serein. Il a déjà une maturité qui est exceptionnelle pour son âge, que ce soit tactiquement ou mentalement. Physiquement, c’est le meilleur du monde pour moi. C’est pour ça qu’il roule sur ses adversaires. Dès qu’il commence à rentrer dans un match physique, c’est fini pour eux.
À l’opposé, le titre de Thom Gicquel et Delphine Delrue, qui ont tous les deux 27 ans, paraît être la consécration d’une progression plus lente, mais linéaire…
Oui, on peut dire ça comme ça, même s’ils ont connu des hauts et des bas dans leur phase ascendante. Mais ce qui est fort chez Thom et Delphine, c’est qu’ils arrivent toujours à revenir, et à revenir plus fort. Cette année n’a pas été exceptionnelle pour eux, mais ils ont prouvé que sur une compétition, ils peuvent battre tout le monde. Ils l’ont fait au plus beau moment. D’ailleurs, Thom le disait lui-même : «On n’a jamais battu les Chinois comme ça, numéro 1 et numéro 2 mondiaux, sur une compétition. Et là, on le fait aux Championnats du monde.» C’est fabuleux.
Quand tu as un vivier de joueurs dans toutes les catégories qui sont dans le Top 30 mondial, là, tu peux revendiquer être une nation dominante du badminton mondial.
Brice Leverdez
Existe-t-il une recette expliquant la réussite exceptionnelle du badminton français depuis quelques années ?
Pour moi, il n’y a pas vraiment une recette. Ce sont les générations de joueurs depuis une vingtaine d’années qui ont cassé des murs et montré la voie. Génération après génération, il y a eu de meilleurs résultats. À mon époque, on arrivait à avoir de bons résultats aux Championnats du monde tout en décrochant quelques titres de champion d’Europe. Mais cette génération explose tout, elle continue sur cette lancée. Après, il faut faire attention quand même lorsqu’on affirme que la France est devenue une nation majeure de badminton sur le plan mondial. Je ne dirais pas encore ça. Nous disposons aujourd’hui de quelques talents exceptionnels, qui figurent dans les meilleurs mondiaux, mais il n’y a pas un vrai vivier de joueurs dans toutes les catégories qui sont à ce niveau-là. Quand tu as un vivier de joueurs dans toutes les catégories qui sont dans le Top 30 mondial, là, tu peux revendiquer être une nation dominante du badminton mondial. Nous, pour l’instant, nous ne brillons que dans deux catégories : le simple homme et le double mixte. La recette, à mes yeux, consiste, pour la Fédération, à continuer de proposer de l’accompagnement, que ce soit financier ou en termes d’encadrement, aux joueurs qui arrivent. Il faut également poursuivre et développer encore la formation dans les clubs, avec des entraîneurs de plus en plus qualifiés, pour avoir un vivier de joueurs très performants au haut niveau dans toutes les catégories.
Pourquoi, effectivement, le travail mis en place marche si bien du côté masculin, et si peu du côté féminin (la meilleure Française, Anna Tatranova, est 70e mondiale) ?
Non, ce n’est pas lié au hasard. Déjà, je pense qu’il y a une différence entre un homme et une femme, mentalement parlant. Mentalement, les hommes sont davantage prêts à prendre des risques, et les femmes un peu moins. Quand il faut choisir entre les études ou le badminton, les hommes tentent des paris un peu risqués de temps en temps, alors que les femmes sont peut-être plus pragmatiques, donc elles prennent moins de risques. Je pense aussi que dans la formation technique, il y a quand même pas mal de carences en France chez les femmes. Si elles veulent accéder au très haut niveau, il faut d’abord travailler sur cet aspect technique pour ensuite travailler le physique qui, pour l’instant, de mon point de vue, est orienté différemment.
Quand on parle aux joueurs, notamment Toma Junior Popov, des clés de la réussite, souvent, ils vous citent spontanément pour vos deux victoires sur la légende Lee Chong Wei. Estimez-vous avoir une part dans la réussite actuelle du badminton français ?
Leur réussite, ce n’est pas moi. J’ai juste aidé le badminton français à rêver plus haut. C’est sûr que j’ai cassé quelques murs et sans doute que cela les a aidés, quand ils étaient jeunes, de voir qu’un Français pouvait battre les meilleurs joueurs au monde. Alors que chez les femmes, à part Hongyan Pi qui a fait ça à la fin des années 2000, les générations d’après ont eu du mal. Et Hongyan avait en plus cette particularité d’avoir été formée en Chine et d’être arrivée en France en étant déjà solidement installée dans l’élite mondiale. Donc c’est difficile de s’inspirer ou de se projeter car il n’y a pas de résultats.
Auriez-vous aimé faire partie de cette génération dorée pour vous frotter aux frères Popov ou à Lanier ?
J’aurais adoré. De faire partie de cette génération, c’est sûr que cela aurait été exceptionnel. Probablement que cela m’aurait poussé encore un peu plus. Maintenant, c’est comme ça, j’étais entre les deux et j’ai aidé, à mon modeste niveau, à ce que cette génération puisse faire ces grandes choses.
